Les attracteurs de Rose Street de Lucius Shepard

Les attracteurs de Rose Street - Lucius Shepard - traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Daniel Brèque - Le Bélial - 2018

Ce n'est que la deuxième novella que je lis, après L'homme qui mit fin à l'histoire dans la collection Une heure lumière aux éditions Le Bélial, et ce ne sera pas la dernière. J'ai été enchanté de découvrir Lucius Shepard.

Londres, fin du XIXe siècle. Une métropole enfumée, étouffant sous le smog et les remugles de l’industrialisation en pleine explosion… Samuel Prothero est aliéniste. L’un des meilleurs de sa profession. Membre du sélect Club des Inventeurs, jeune homme respecté, son avenir est tout tracé dans cette société victorienne corsetée. Jusqu’à ce que Jeffrey Richmond, inventeur de génie mais personnage sulfureux, sollicite son expertise sur le plus étrange des cas. Troublante mission, en vérité, pour laquelle le jeune Prothero devra se résoudre à embrasser tout entier l’autre côté du miroir, les bas-fonds de la ville-monde impériale et ceux, bien plus effrayants encore, de l’âme humaine… (présentation de l'éditeur)

Dès les premières pages, Lucius Shepard nous emmène dans ce Londres sombre et brumeux. L'ambiance victorienne est réussie notamment les descriptions des bas quartiers londoniens et de la faune qui y (sur)vit. L'écriture est soignée et recherchée et colle parfaitement à l'époque. 

L'univers bourgeois du jeune aliéniste va être bouleversé lorsque celui-ci va devoir séjourner durant quelques mois dans cette maison où les fantômes cohabitent avec les vivants issus d'un milieu populaire. Alors que d'autres auraient pris leurs jambes à leur cou, il ne se découragera pas malgré ses peurs et l’irrationalité des situations. 

L'intrigue fantastique est des plus immersive. J'ai aussi été séduit par les personnages à la psychologie travaillée. La résolution de l'histoire est finement trouvée. Un très très bon moment de lecture. 

Les attracteurs de Rose Street - Lucius Shepard - traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Daniel Brèque - Le Bélial - 2018

La marche de Mina de Yoko Ogawa


A onze ans, Tomoko s’apprête à passer une année seule chez son oncle et sa tante. Ces gens, qu’elle ne fréquentait pas jusqu’alors, vivent près de Kobe dans une très belle demeure. Leur fille Mina, une enfant de douze ans étonnamment mûre pour son âge, passe ses journées dans les livres, collectionne les boîtes d’allumettes illustrées et se promène à dos d’hippopotame quand sa santé fragile le lui permet. Mais ce n’est pas la seule particularité de cette famille. Pour Tomoko, le plus étrange se situe peut-être au niveau de leurs origines car la grand-mère Rosa se souvient de son Allemagne natale et parle de cette Europe lointaine que Tomoko ne connaît pas. A travers la passion de Mina pour la littérature, les récits de Rosa, la retransmission à la télévision des Jeux Olympiques de Munich ; c’est une toute nouvelle ouverture sur le monde qui lentement s’offre à Tomoko et le début d’une longue amitié d’enfance au cœur des années soixante-dix, du Japon jusqu’à Francfort, où Mina deviendra plus tard agent littéraire.(présentation de l'éditeur)

Quel plaisir de se plonger à chaque fois dans l'univers si précieux de Yoko Ogawa ! Un roman rare sur la nostalgie omniprésente. Les souvenirs d'enfance, d'un monde qui disparaît. Avec le talent qu'on lui connaît, Yoko Ogawa nous entraîne dans les méandres de la mémoire et du temps qui passe. Magistral.

La marche de Mina - Yoko Ogawa - traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle - Actes Sud - 2008

My absolute darling de Gabriel Talent




Pour la sortie poche de ce superbe roman, je republie mon article de 2018 publié lors de sa sortie pour la première fois en France. Un livre qui reste toujours aussi présent dans ma mémoire avec pleins d'images et de scènes (pas forcément agréables d'ailleurs ;-)) 

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.(présentation éditeur)

Ce roman est juste énorme, puissant, violent, dérangeant, dur. L'auteur a 31 ans, c'est son premier roman. D'une maturité incroyable pour son âge, il possède une écriture évocatrice et recherchée. Un écrivain prometteur. De la très belle littérature. Un roman saisissant, brutal dans la même veine d'un David Vann ou d'un Lance Weller publiés chez le même éditeur.  

Je ne pouvais pas lâcher ce roman même si j'ai eu envie de faire des pauses, parce qu'on s'en prend vraiment plein la tête. Pas de répit dans les sensations fortes ressenties tout au long de l'histoire où l'action est dense et les nombreuses situations extrêmes. 


Une histoire insoutenable à plusieurs reprises, terrible, qui ne peut laisser indifférent. 


Des personnages tragiques, forts, à la psychologie fouillée, qui m'ont mis mal à l'aise par leur relation malsaine, celle d'un père abusif et de sa fille adolescente. 


Un père à première vue, intelligent, à l'esprit libre, presque bienveillant, qui se révèle rapidement autoritaire, violent et destructeur. Persuadé que le monde court à sa perte, il offre à sa fille une éducation et un cadre de vie bancals, inadaptés et se montre irresponsable. Son amour immodérée et malsain pour elle est ravageur. 


Turtle, sauvageonne, est incapable de s'intégrer aux autres. Son père lui a appris à se détester. Pourtant elle lui voue un amour immense et paradoxalement lutte contre ce tyran qui ne cesse de la briser à la moindre occasion. Elle devra aller au plus profond d'elle-même pour grandir, refuser cet enfermement psychologique et gagner confiance en elle. 


L'atmosphère qui règne dans le foyer de cette famille est juste irrespirable et on a qu'une envie : s'enfuir. On assiste à l'horreur. On est révolté. On a envie d'aider Turtle et de la prendre par la main.  

Les personnages secondaires ont aussi leur importance. Comme le grand-père qui ne sait pas comment aider sa petite fille. Ou bien Brett et Jacob, deux collégiens qui même s'ils ne peuvent pas imaginer la détresse abyssale et les tourments de Turtle, vont donner une respiration à la jeune fille par leur jovialité et une lueur d'espoir dans sa possible libération de son père et d'elle-même.  


Les armes à feu ont un rôle prépondérant dans cette histoire. On est bien aux Etats-unis il n'y a pas de doute. 

La nature est quasi omniprésente, belle, traître, destructrice et rédemptrice. 


Un roman d'une grande puissance narrative qui provoque chez son lecteur des émotions fortes et extrêmes. Une héroïne tragique, courageuse que je ne suis pas prêt d'oublier.


A noter la très belle traduction de Laura Derajinski qui met en lumière de manière brillante et poétique l'écriture de Gabriel Talent. 


My absolute darling - Gabriel Talent - traduit de l'américain par Laura Derajinski - Collection Totem - Editions Gallmeister - Sortie le 03 octobre 2019.