jeudi, janvier 21, 2021

Un bref instant de splendeur de Ocean Vuong

 

Parce que j'ai trouvé le titre beau et que la librairie Les mots à la bouche en a fait un de leurs coups de cœur de cette rentrée hivernale, je me suis lancé dans la lecture de ce premier roman. Et j'ai bien fait. Ce récit semi-autobiographique est magnifique et bouleversant.

L'écriture de cet auteur poète américano-vietnamien m'a profondément touché : recherchée, pudique, crue, sensible. En cours de lecture, j'ai souvent relu des passages posément, pour apprécier davantage. Avec l'envie de recopier des lignes entières pour garder leur beauté et l'émotion qu'elles me procuraient instantanément.

Je ne sais pas ce qui m'a poussé à suivre la voix de la créature blessée, mais j'étais attiré, comme si on me promettait une réponse à une question que je ne possédais pas encore. On dit que si on désire quelque chose assez fort on finit par en faire un dieu. Mais si tout ce que j'ai jamais voulu, c'était ma vie, Maman ?

Sous forme de lettre adressée à sa mère, il revient sur son enfance, la recherche de ses origines et la découverte de lui-même. 

Une lettre salvatrice d'une rare intensité. Une confidence émouvante et sincère.

Une lettre que sa mère ne lira jamais car écrite dans une langue qu'elle ne comprendra pas. L'anglais qui la sépare du monde, de la société. L'anglais comme barrage entre eux deux. L'anglais qu'il apprend à l'école et qui va lui permettre de comprendre sa profonde différence, sociale et identitaire.

Son enfance difficile. Avec une grand-mère schizophrène, traumatisée par la guerre du Vietnam et ses bombes. Avec une mère, elle aussi victime d'un syndrome post-traumatique. A la fois aimante et violente qui n'hésite pas à le battre régulièrement jusqu'à ses treize ans. 

Ils quittent le Vietnam pour la "terre promise". Il comprend très jeune que leur couleur de peau les marginalise et que le rêve américain ne leur est pas destiné.

Souvent sans argent, sa mère réussit malgré tout à lui offrir son premier vélo. Mais il réalise que sa couleur rose (parce que ce vélo est le moins cher dans le magasin) sera signe de différence et d'hostilité de la part des autres enfants du quartier qui à leur tour le brutalisent et l’excluent. 

Sa mère passe des journée harassantes dans une boutique de manucure. "Sorry", le rare mot en anglais qu'elle connaît et qu'elle répète à longueur de journée aux clients pour souligner sa soumission, espérer de la compassion et des pourboires.

Cette soumission, il va à son tour la connaître adolescent lorsqu'il commence à travailler dans un champ de tabac. Cet été où tout bascule pour lui, où il découvre aussi le désir et son homosexualité.

C'était un garçon qui faisait éruption en même temps qu'irruption en lui. C'est ça que je voulais - pas simplement le corps, si désirable soit-il, mais sa volonté de se déployer dans le monde même qui rejette sa faim. Et puis j'en ai voulu davantage, son odeur, son atmosphère, le goût des frites et du beurre de cacahuètes sous la douceur de sa langue, le sel déposé autour de son cou par les virées vers nulle part, des deux heures de route et un Burger King à la lisière du comté, une journée de discussions tendues avec son père, la rouille du rasoir électrique qu'il partageait avec ce dernier, et que je trouvais toujours sur l'oreiller dans son étui en plastique minable, le tabac, l'herbe et la cocaïne sur ses doigts, mélangés avec de l'huile de moteur, tout ça cumulé laissant une vague odeur de feu de bois qui s'attardait et imprégnait ses cheveux, comme si au moment où au moment où il est venu à moi, la bouche humide et avide, il arrivait d'un endroit ravagé par les flammes, un endroit où il ne pourrait jamais retourner.

Ce garçon blanc, américain, si différent de lui avec qui il expérimente les drogues, contracte ses premier secrets. Il partage avec lui son corps et sa soumission. Mais celle-ci n'est qu'apparente. C'est pour lui le moyen de reprendre le contrôle de sa vie. A 17 ans, il commence à se définir sexuellement et socialement. Son désir de devenir écrivain naît.

Ocean Vuong décortique admirablement l'enfance, ses histoires cachées, les souvenirs qu'il reconstitue adulte. Il analyse finement d'où il vient et le processus identitaire. Le tout dans une langue poétique et pleine d'émotions contrastées.

Nous reproduisons pour garder, pour prolonger dans l'espace et le temps. Contempler ce qui procure du plaisir - une fresque, une chaîne de montagnes rouge pêche, un garçon, le grain de beauté sur sa mâchoire - c'est en soi, de la réplication : une extension de l'image dans l’œil, qui la démultiplie, la fait durer. Les yeux plongés dans le miroir, je crée une réplique de moi-même dans un futur où je pourrais ne pas exister. Et oui, ce n'était pas les pizzas bagels, il y a toutes ces années, que je voulais de Gramoz, mais la réplication. Parce que son cadeau m'avait augmenté en faisant de moi un être digne de générosité, et donc vu. C'est ce sentiment même d'être davantage que je voulais faire durer, retrouver. 

Un roman puissant dans l'écriture, brut, profond et délicat. Bref j'ai adoré !

Un bref instant de splendeur de Ocean Vuong - traduit de l'anglais par  Margueritte Capelle - Gallimard - sorti le 07 janvier 2021.

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